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23 juin 2007

LA TURQUIE NE SAURAIT ETRE EUROPEENNE

medium_TURQUIE_basdef.JPGAprès un voyage de presse* de quatre jours, invité du Ministère du tourisme turc, je ne peux prétendre avoir tout compris du problème de l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne.
Je reviens pourtant avec une conviction : la Turquie n'est définitivement et durablement pas un pays en cohérence avec les préceptes de l'UE.


Alors que je me sens un peu chez moi dans tous les pays d'Europe, sans exception y compris les "petits" derniers medium_TURQUIE_DRAPEAU.jpgrentrants, j'ai été totalement dépaysé dès mes premiers pas dans les rues d'Istanbul.
Côté touristique c'est plutôt agréable et ce pays est enthousiasmant par son histoire antique, la richesse de son archéologie et la variété et la beauté de ses paysages. Il est manifeste également que les Turcs sont des gens accueillants et chaleureux.
Mais mon œil économique et surtout politique était en éveil. Là, je dois l'avouer très directement, je n'imagine pas la Turquie à Bruxelles, aujourd'hui et même demain.

Pourquoi ce malaise ?
J'ai visité de nombreux pays où règne et vibre l'Islam : Arabie Saoudite, Iran, Egypte, Maroc ou encore Emirats du Golfe persique. Mais en Turquie mon esprit ne pouvait pas ne pas être obsédé par une question : ce pays peut-il faire partie de notre communauté européenne ?
Je ne pouvais donc voir les choses, non en touriste, mais avec une perception et un jugement déformés par le prisme de la sensibilité politique.
La réponse à LA question s'est vite imposée, spontanément, intuitivement. Est-ce le nombre de mosquées, pas plus nombreuses en Turquie que dans d'autres pays musulmans ? Non !
Est-ce les muezzins qui envahissent et déchirent l'atmosphère cinq fois par jour. Peut-être !
Mais une fois passée la délicieuse impression de se retrouver plongé dans le charme suave et envoûtant de l'Orient, entendre les appels à la prière a agressé mes convictions laïques. Je n'ai rien, et d'une certaine façon même j'admire celui dont la Foi le fait se plier aux exigences et aux rites de sa religion. Je n'ai ni cette force, ni cette faiblesse.
medium_DSC00849basdef.JPG.jpgMais comment un pays prétendument républicain et laïque peut-il accepter cette intrusion forcée dans nos consciences ? La Turquie est le premier pas dans un terre du Proche Orient.
Que l'on soit agnostique, athée, chrétien, juif ou musulman, la Turquie vit au rythme des valeurs de l'Islam. Très bien. Cela ne me gêne aucunement. Mais le domaine religieux est un des paramètres majeurs de la réponse à ma question de fond.
medium_MOSQUEE_BLEUE.jpgEntre la Mosquée bleue (active) et la Basilique Sainte Sophie (devenue musée) qui se font face, seulement séparées de quelques centaines de mètres, c'est toute l'histoire ambivalente de la Turquie qui s'érige devant le visiteur à l'œil d'Européen critique et vigilant.

Le ciment de l'Europe est celui de la Paix. Faire rentrer un pays où les tensions internes sont si vives est à mes yeux déjà rédhibitoire.

Quelques "petits" problèmes aussi…
medium_ATATURK.jpgMustafa Kemale, alias Atartürk (père des Turcs), fonda la Turquie moderne au début des années 20, en imposant avant l'heure des concepts républicains, laïques et libéraux (ex. : le vote des femmes).
Mais la Turquie est restée immergée et perdues dans ses contradictions politiques et religieuses.
medium_ICONE_CHRIST.jpg. Il y a le génocide arménien qu'aucun gouvernement turc n'a encore reconnu, loin s'en faut. L'inconcevable négationnisme y est toujours une idée rampante et forte.
Reconnaître le génocide serait une preuve de maturité que la Turquie n'est pas prête à donner. Elle pense qu'un acte de contrition ébranlerait les fondations de sa création…c'est tout le problème !
. Il y a la question cypriote qui fait de la Turquie le seul et unique pays, candidat à l'UE, occupant militairement un pays souverain et indépendant.
. Il y a la non-séparation effective des pouvoirs entre l'état et la religion.
. Il y a une situation latente de guerre civile et religieuse, dont les récentes élections ont encore illustré la possibilité.
. Il y a l'Armée qui vient récemment de faire sentir le poids de son pouvoir auprès des politiques…etc. Tout cela est inimaginable en France, en Italie ou au Royaume-Uni.

Les non réponses à toutes ces questions sont trop lourdes de conséquences et trop longues à résoudre pour imaginer que la Turquie fût avant des dizaines d'années une démocratie à la hauteur des nôtres. Sept ou huit années ne lui suffiront pas pour devenir une nation politiquement stable, à l'abri de tout affrontement interne sanglant.
L'Europe n'a pas vocation à sauver une nation de ces errances.

Oublions la géographie et pensons politique
Nous entendons toujours dire que le Bosphore est le point de séparation entre l'Europe et l'Asie. Si géographiquement parlant cela est indéniable, l'argument géodésique ne constitue pas un argument sérieux et medium_BOSPHORE.jpgrecevable. Les différences sont plus profondes que les eaux du Bosphore.
Pour les Etats-Unis, la Turquie est une place stratégique. Aux portes nord de l'Iran, de l'Irak et de la Syrie, les Américains ont des bases militaires en Turquie. Il ne faut pas compter sur eux pour avoir une vue objective de la situation. Ils sont évidemment favorables à l'entrée de la Turquie dans l'UE. C'est pour eux la meilleure option pour affaiblir l'Europe, tout en confortant leur hégémonie sur cette zone. Accepter la Turquie dans l'UE, c'est donner plus de poids aux USA pour peser sur les équilibres du monde. C'est un autre paramètre majeur de la réponse à ma question de fond.

Enfin, économiquement !
L'UE doit déjà assumer l'arrivée récente des dix nouveaux pays d'Europe centrale de l'ex bloc soviétique. Ayant des cultures proches des nôtres, à l'aune du cas de l'Espagne, il était de notre intérêt de les capter dans l'Union en les aidant économiquement le plus rapidement possible.
Si d'ici 2020, la Turquie rentrait dans l'UE, ce sont entre 78 et 80 millions de Turcs (pour information, 1,7 millions d'adolescents ont passé l'équivalent de notre BAC dimanche dernier) qui deviendraient européens, soit (en 2020) la première nation avant l'Allemagne réunifiée.
Eu égard aux différences fondamentales et aux questions que j'abordais ci-dessus, je ne crois pas que cela soit supportable. Avec les nouvelles dispositions de gouvernance qui se profilent (ex. : l'abandon de l'unanimité sur nombre de domaines), la Turquie pèserait à elle seule plus lourd que l'ensemble des dix nouveaux rentrants.

Trait d'union entre l'Europe et l'Asie ?
Je ne crois pas à cette théorie qui ferait de la Turquie le meilleur rouage de paix entre l'Europe et le Proche Orient, dont les déjà rares démocraties sont gravement perturbées et fragilisées par l'activisme islamique. Il est sans doute politiquement incorrect de l'écrire, mais si conflit lourd il devait y avoir, le peuple turc à 80 ou 90% de confession musulmane, et dans l'état actuel des choses, choisirait assurément la solidarité avec les pays frères voisins et musulmans. Il serait impossible et stupide de lui reprocher.
medium_DSC00939basdef.JPG.jpgCela ne serait pas pour autant une guerre de religion au sens premier du terme, mais une rivalité sans solutions des cultures et des modes de vie.
Aider la Turquie à rentrer joyeuse, sereine et unanime dans le concert des nations libres aux institutions stables…bien entendu !

Mais il y a sans doute des moyens et une stratégie plus intelligents que de la faire rentrer dans l'Union Européenne, avec laquelle il est illusoire de croire que le schisme culturel est provisoire et sans importance pour son adhésion.



* Une équipe de 10 journalistes français

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Commentaires

Tes arguments tiennent la route et je les partage.

Cependant, quand tu dis que "l'argument géodésique ne constitue pas un argument sérieux et recevable", je ne comprends pas trop pourquoi. Au contraire, cet argument est le plus objectif et le plus évident ! Alors pourquoi s'en priver ? Pourquoi chercher de midi à quatorze heures quand on a la réponse sous les yeux ? La Turquie n'est pas en Europe et n'a donc pas vocation à y entrer. Ensuite, tous les autres points que tu développes constituent également une bonne force argumentative, mais seulement de complément.

Ecrit par : Charles Sitzenstuhl | 24 juin 2007

Monsieur Charles Plénoasme et Mr Dermagne, nous sommes donc tous les trois d'accord, adoptant une argumentation plus ou moins riche et plus ou moins consensuelle.

Ecrit par : Rouslan | 25 juin 2007

Non, je vous confirme que le Bosphore ne peut être à mes yeux considéré comme LA ligne de démarcation culturelle et politique rendant impossible l'idée de la Turquie rattachée à l'Europe. Comme je l'écrivais, les différences fondamentales ne sont pas géographiques.
A ce compte là, si un bras de mer et a fortiori un océan entier suffisaient à justifier les choses, le Royaume-Uni ou les USA ne seraient pas des pays occidentaux aux cultures et traditions intensément proches de celles de notre vieille Europe continentale.

Ecrit par : Ph.Dermagne | 25 juin 2007

Lettre ouverte à Raffi Hermonn pour « Mieux vaut une Turquie en Europe » dans Courrier International

Où sont les limites de l’Europe ? Il ne s’agit pas des limites géographiques mais politiques, historiques et culturelles. La question de l’intégration de la Turquie à l’Union européenne pose un dilemme à nombre d’Européens comme de Turcs, et parmi eux aux Arméniens qui vivent en Europe, en Turquie ou en Arménie. L’opposition à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne des Arméniens de la Diaspora reposerait selon M. Hermonn à leur patriotisme et à leur attachement aux droits de l‘homme et à la démocratie. En effet, la question des droits de l’homme et de la démocratie est fondamentale, d’autant que dans un pays comme la Turquie le chemin vers ces principes est loin d’être entrepris.

On se souvient du fameux article 301 du Code pénal turc au nom duquel des intellectuels, des défenseurs des droits de l’homme ou des journalistes ont été traînés devant les tribunaux. Et s’il n’y avait pas eu de pressions internationales, il y aurait fort à parier que les condamnations seraient tombées. Parmi ces intellectuels poursuivis il y eut Orhan Pamuk, Elif Shafak, Ragip Zarakolu et Hrant Dink dont l’assassinat le 19 janvier dernier mit le monde en émoi. Pour étayer son discours sur la prétendue modernité de la Turquie, M. Hermonn met en balance la situation de l’Arménie envers laquelle les Arméniens de la diaspora, donneurs de leçons en démocratie et en droits de l’homme quand il s’agit de la Turquie, feraient preuve de complaisance. La situation en Arménie fait également débat parmi les Arméniens. Il faut croire que M. Hermonn vit dans un autre monde pour ne pas l’entendre.

En affirmant que l’Arménie préférerait voir en la Turquie voisine un membre de l’Union européenne tient également d’une interprétation personnelle. Il oublie de préciser que, grevée par son passé soviétique qui a laissé des séquelles dans les mentalités, l’Arménie essaie tant bien que mal de survivre, soumise au blocus imposé par la Turquie et l’Azerbaïdjan avec la complicité de la Géorgie. En conséquence, l’Arménie n’aspire qu’à une chose, être reconnue par la Turquie en tant qu’État avec des relations diplomatiques et pouvoir commercer librement avec elle. Toute l’argumentation développée sur un soi-disant désir de l’Arménie d’avoir l’Union européenne à sa frontière par Turquie interposée relève de la malhonnêteté intellectuelle.

Si l’enfermement génocidaire (abordé dans un précédent article « Génocide donc je suis ! ») est réducteur pour les descendants et les rescapés de ce crime contre l’Humanité qu’est le génocide, l’amendement du criminel ou de ses ayants-droit n’anéantit en rien l’identité des victimes et de leurs descendants. Il les libérera du poids du tombeau qu’ils sont devenus pour leurs morts. Cela M. Hermonn semble l’ignorer.

Loin de se limiter à ces considérations, M. Hermonn nous présente la Turquie comme un creuset réussi du multiculturalisme que découvrirait l’Europe. De quoi veut-il nous parler ? Il met en avant la coexistence de toutes les religions dans une Turquie (et par extension dans l’ancien Empire ottoman) tolérante. L’argument pourrait prêter à rire. En vérité, les dhimmis ou les citoyens non-musulmans, même si certains d’entre eux occupaient de hautes fonctions dans l’Empire comme les Amiras, n’ont été considérés par les autorités qu’en tant que sujets de seconde catégorie que ce soit devant les tribunaux ou face à l’administration. M. Hermonn omet de citer qu’en 1942, la République turque fondée par Atatürk mit en place un impôt sur la fortune discriminatoire qui pénalisait à fortune égale plus les non-musulmans que les musulmans ; son non-paiement était passible de la saisie des biens, de l’arrestation et de la déportation en Anatolie, à Askalé, dans la province d’Erzeroum ; dix à douze mille personnes subirent ce sort, et beaucoup disparurent. Plus près de nous, il passe sous silence les insultes à l’identité turque reprochées à Elif Shafak pour les propos tenus par les personnages de son roman ou à Hrant Dink qui en a payé de sa vie – il n’aura été blanchi en justice qu’après sa mort. Quant aux tabous qui auraient été brisés en Turquie, ils ne sont le fait hélas que d’une minorité d’intellectuels en danger. Preuve en est que certains d’entre eux ne vivent même pas en Turquie. Et ils sont loin de faire l’unanimité dans un pays où le mot « arménien » reste une injure.

Faire accroire que l’adhésion de la Turquie permettrait de renforcer les droits de l’homme et la démocratie tient de l’utopie dans un pays déchiré entre modernité et obscurantisme, entre laïcisme et islamisme, entre jeu démocratique et menace de coup d’État militaire, sans oublier sa proximité avec des foyers d’insurrection ou de guerre tels le Kurdistan ou l’Irak.

Le prétendre c’est faire le jeu des affairistes et des partisans du libre-échange qui voient en la Turquie un juteux marché pour leurs grandes et leurs petites entreprises comme leurs marchandages qui se moquent bien des droits de l’homme et de la démocratie.

Carl E. ARKANTZ
www.arkantz.com

Ecrit par : Arkantz | 25 juin 2007

Mauvaise foi rien de plus ....pro arménien.
Continuer! Mais regarder d'abord votre propre pays qui a une image saturée.
salutations

Ecrit par : ???? | 26 juin 2007

Monsieur ???? a peut-être de la famille en Turquie. Il sait de quoi il parle...

Ecrit par : Arkantz | 26 juin 2007

1) Il n'y a rien de plus naturel pour un arménien que d'être pro arménien. Ca tombe sous le sens.

2) Chaque vague de peuplement en Europe, qu'elle ait été indo-européenne ou turco-mongole, a été un phénomène violent, une sauvage intrusion de peuplades barbares, équestres et a l'inhumanité marquée.
Grecs, celtes, francs, angles, saxons, allamands, belges, germains, ostrogothts, wisigoths, burgondes, vandales, mongols, hongrois, vikings, chacune de ces peuplades est venue, et s'est en général installée et pacifiée.

Ainsi par exemple, lorsque les hongrois vinrent vers 1000 après JC, leur degré de civilisation était tel que les parents, pour effrayer les enfants, leur disaient "sois gentil ou le méchant hongrois viendra te manger". Ainsi naquit le mot ogre.

Ce processus de sédentarisation-acculturation-débarbarisation se fait en général sur plusieurs siècles. Et ... et pour les turcs, ce processus n'est pas tout à fait achevé.

Du moins, la dernière fois que je regardais une émission pour enfants sur la TV turque ou je voyais des enfants participer à un parcours du combattant, avec pour le vainqueur un vrai séjour à l'armée en récompense, eus-je l'impression que la nostalgie des temps glorieux de l'empire ottoman n'était pas franchement révolue.

Ecrit par : Rouslan | 27 juin 2007

Les derniers sondages des législatives en Turquie prouvent bien qu'en réalité la laïcité prétendue n'est qu'une façade politicienne pour entrer dans l'Europe : en effet, le parti AKP issu de la mouvance islamiste est donné majoritaire.
Méfiance, l'armée est le seul rempart dans ce pays d'Asie contre les islamistes.
Non à l'islamo-fascisme dans l'Europe.

Ecrit par : Raymond | 23 juillet 2007